Histoire de l’Apiculture Liégeoise


Vestiges apicoles dans l’ancienne Principauté de Liège

La mouche à miel
La mouche à miel

Un des premiers ouvrage, entièrement consacré à l’Apiculture et publié en langue française, le fût à Liège en 1646, par Alexandre de Montfort. Son titre : « Portrait de la mouche à miel, ses vertus, formes et instructions pour en tirer profit». Dans l’épître dédicatoire au Bourgmestre de Liège de ce premier livre, on peut lire : « Voici une petite abeille qui veut se rendre entre vos mains parfumées de la suave odeur qu’elles ont acquises maniant dignement la Violette (le Bourgmestre avait épousé une demoiselle De la Violette). C’est la plus douce des fleurs que le beau printemps nous éclôs, où mon abeille perd son adresse, vrai est que nous l’avions vue demi flétrie il y a quelques années qu’elle fut grêlée par les orages fatales de notre temps...». Pingeron, plus d’un siècle après (1770), en écrira : « beaucoup de fabulations écrites dans un style barbare… »

Alexandre de Montfort publiera, quelques années plus tard : « Printemps de la mouche à miel » mais celui-ci sera imprimé à Anvers.

Un peu d’histoire : Jusqu’à l’année 1789 Liège fût une principauté et son prince était l’Evêque de Liège. Le 18 août une révolution inspirée par l’exemple français force le nouveau prince évêque à reconnaître les deux bourgmestres de la cité élus par le peuple. L’autorité du prince évêque est rétablie par l’armée autrichienne en 1791. Les armées de la république prirent Liège en 1792, en furent chassées l’année suivante, et reprirent la ville en 1794. Le traité de Lunéville autorisa l’annexion à la France de la région liégeoise en 1801, et Liège devint une des bonnes villes de l’empire.

Sceau de la ville de Liège
Sceau de la ville de Liège

A partir de 1811, celle-ci se servit d’un sceau portant un écu au perron accosté des lettres L. G. à un chef qui est de gueule à trois abeilles en fasce d’or (photo N° 1). A la chute de l’empire, le chef et les trois abeilles disparurent pour laisser place au seul perron et lettres L et G. Le perron est la colonne de pierre posée sur un socle à plusieurs degrés, sommée d’une pomme de pin surmonté d’une croix, qui s’élevait sur le marché de Liège depuis au moins le XIIe siècle.

Frise Hors Chateau
Frise en Hors-Château

Dans la ville de Liège, au N° 9 de la rue «en Hors Château », non loin de l’ancien palais des princes évêque de Liège, et du musée de la Vie Wallonne, sur une frise décorative surmontant le rez-de-chaussée, on peut voir une tête de sanglier et une ruche. Cette façade est datée 1680. La signification de cette frise nous est encore aujourd’hui inconnue.

Le mur à abeilles des coteaux de la citadelle

Mur à abeilles des coteaux de la Citadelle
Mur à abeilles des coteaux de la Citadelle

Entre la Cour des Minimes et la rue du Palais, à Liège ; une série de terrasses dont l’accès n’est possible que depuis peu de temps : ce sont les « Coteaux de la Citadelle ». La construction de ces terrasses remonte au XVII siècle à l’époque des Chevaliers Teutoniques (Commanderie de St André).

Sur l’une de celles-ci, se trouvent les vestiges de quelques niches, orientées Sud-Sud/Est, dont voici le descriptif :

N° des niches de gauche à droite1234
Etat des grandes nichesbouchéedémoliedémolieintacte
Largeur170 cm  170 cm
Profondeur  85 cm85 cm
Hauteur175 cm  175 cm
Niche numéro 4
Niche n°4

Ces « grandes niches se trouvent actuellement à hauteur du sol; Au fond de ces grandes niches se trouvent des « petites niches »:

N° de la grande niche234
Largeur353636.5
Profondeur2323.518*
Hauteur606060
Etat du seuildisparudisparudisparu

(* le fond n'est pas d'origine)

Ces « petites niches, construites en briques, se trouvent à 56 cm du sol actuel.

Petite niche
« Petite niche »

Les seuils dont on voit très bien les restes de scellement au bas des petites niches ont tous disparus ; Etaient-ils en bois et, vermoulus, n’ont pas été conservés, ou étaient-ils en pierre et celles-ci ont été utilisées à d’autres fins ; nous ne le savons pas. Certainement débordants ils devaient servir, mais ce n’est qu’une hypothèse, à supporter la ruche placée à l’intérieure.

Les dimensions des briques utilisées sont les suivantes: 23 X 10 X 5 cm qui sont les briques fabriquées en Belgique du XV° au XVIII° siècle. Ces briques étaient réalisées de façon artisanale par le constructeur de la maison. Le maître de l’ouvrage devait fournir argile et combustible ; le maçon fabriquait, avec son propre moule, les briques et en assurait la cuisson. Ce qui entraînait :

  • Une dimension de briques variant de 20 à 24 cm X 10 à 12cm X 4.5 à 6cm, selon les moules;
  • Une qualité de brique très hétérogène: les briques trop peu cuites se désagrègent dans le temps; les briques trop cuites sont vitrifiées.

Avant le XV° siècle il y avait ce que l’on appelle la brique espagnole plus plate , et plus large ; après le XVII° la fabrication des briques s’industrialisa et les dimensions furent données par les « filières à briques » ce qui signifie que les dimensions furent uniformisées : 18 X 9 X 4.5 cm.

Iconographie : La recherche de documents afin de dater la fabrication de ces niches nous permet d’affirmer que ces murs étaient construits avant 1626 :

Dans le document en feuillets « les Coteaux de la Citadelle » édité par la ville de Liège à l’occasion des journées du patrimoine de  1993 on trouve une vue de Liège en noir et blanc par Méria datée de 1626, représentant, au dessus à gauche de l’actuel bâtiment du musée (ancien couvent des frères mineurs) deux séries de niches : à gauche trois niches celles qui ont environ 1 m de profondeur et étaient destinées à protéger les orangers du gel ; avec en contrebas à droite une série de quatre niches, objet de la recherche.

Dans le livre « Liège en gravure » une eau forte coloriée dont les dimensions originales sont : 285 X 370, issue d’une collection privée ; datée de 1650 avec la mention « Ledium – Liège - Lutich » représente, au dessus à gauche de l’actuel bâtiment du musée (ancien couvent des frères mineurs repère 34) deux séries de trois niches.

Une notice a été placée dernièrement afin de signaler ces niches dans le jardin en terrasses. Il y est noté : « niches décoratives ».

Linteau de porte d’écurie à Ondenval
Linteau de porte d’écurie à Ondenval

Linteau de porte à Ondenval : Avant de conclure sur l’utilisation de ces niches voici un linteau de porte d’écurie situé dans ce petit village situé à une soixantaine de kilomètres de Liège.

Une niche de ce type est représentée sur le linteau d’entrée d’une étable de ce village: avec 3 ruches sous la voûte. Le linteau est daté 1801. Ce qui nous incite à penser, compte tenu des dimensions des niches des coteaux de la citadelle, que chacune pouvait recevoir 5 ruches : 4 au sol ; et une dans la petite niche, sur le seuil disparu. Durant l’offensive des Ardennes durant l’hiver 1944-45 tout le bétail de la ferme était hébergé dans cette écurie et la condensation de la vapeur d’eau produite par les animaux se déposa sous forme de givre sur le linteau provoquant ainsi une détérioration de la sculpture. On notera aussi le dessin de deux soleils surmontant les ruches.

Le mur à abeilles de la résidence des princes Evêques de Liège à Hex, village de l’actuelle province du Limbourg.

Mur à abeilles à Hex
Le mur à abeilles de la résidence des princes Evêques de Liège, à Hex

Le château d’Hex fut construit par Charles François de Velbrück (1719-1784) prince évêque de Liège, comme résidence d’été et pavillon de chasse. Il acquit cette résidence en 1766. Le parc à l’Anglaise fut crée vers 1770. Une partie de ce parc, clos par des murs, est nommé sur les plans de la propriété : « le jardin des abeilles ».

Dessin du mur à abeilles à Hex
Dessin du mur à abeilles de Hex

Juste à coté de la tombe de la jument préférée de Velbrück (datée 1784), derrière la végétation, 5 niches orientées Sud-Est. Chaque niche, située à une hauteur moyenne du sol actuel de 10 cm a comme dimension intérieure : largeur 200cm ; profondeur : 60 cm pour une hauteur de 135 cm. La couverture du mur est réalisée à l’aide de sept rangées de tuiles dont la rangée inférieure déborde du mur de 15 cm donnant ainsi une protection supplémentaire contre les intempéries. La construction est en briques de 22 x 10.5 x 5.5 cm., ce qui correspond à des briques du XV° au XVIII° siècle. La grandeur de ces niches permettait probablement de placer trois ruches par niche. Ne pouvant avoir une photo correcte de l’ensemble, celui-ci a été dessiné et représenté avec des ruches dans les niches.

Etagère à abeilles à Harzé :

Etagères à abeilles à Harzé
Harzé : étagère à ruches (Photo Harald Delaitte)

C’est un apiculteur de Louveigné, Harald Delaitte, qui nous a montré une photo et ce qui reste de cette étagère à abeille : des moignons de poutres sortant du mur.

Les ruches étaient placées sur une étagère contre le mur de la grange, et protégées des intempéries par un auvent en planches prolongeant le toit. L’ensemble, orienté au Sud, était proche des fenêtres de la cuisine, ce qui permettait à la grand-mère, de surveiller le départ des essaims.

Dessin des étagères à abeilles à Harzé
Dessin des étagères à ruches

On remarquera que les ruches étaient situées au dessus des hausses, ce qui n’est pas courant ; et qu’elles étaient centrées à l’aide de manchons placés dans la plancher de séparation. Nous avons retrouvé dans la revue apicole « Le Rucher belge » de 1893 l’explication de cette technique; la voici :

« Nos anciens paniers ont généralement une contenance de 22 à 25 litres ; rares sont  ceux qui cubent davantage.»

« Comme le corps de la ruche doit devenir nid à couvain, nous devons augmenter la  capacité et la porter de 35 à 40 litres. On peut agrandir le nid à couvain, en suivant  l’ancien système qui consiste à placer sous la ruche une hausse en paille de même diamètre  que celle ci et de 9 à 10 cm de hauteur, et d’une contenance de 11 à 12 litres. Mais les abeilles ne bâtissent dans la hausse qu’au moment de la miellée et alors le temps faisant défaut pour édifier des cellules d’ouvrières, elles font de grandes alvéoles et la reine s’empresse de venir y déposer des œufs de faux bourdons. De cette manière, la hausse devient nid à couvain des mangeurs de miel, ce qu’il faut éviter. On pourrait, il est vrai, garnir la hausse de bandes de cire gaufrée à petites cellules placées à 37 mm de distance, mais la chose n’est pas aussi facile à faire qu’à dire. »

« Il est beaucoup plus avantageux d’agrandir le nid à couvain au moyen d’une caisse en bois renfermant un certain nombre de cadres mobiles. La hausse n’a ni fond ni dessus ; mais plus tard lors de la mise en œuvre, elle aura pour plancher une latte...»

Cette technique était d’un usage courant en Ardenne Belge. Nous l’avons retrouvé au rucher du musée de plein air la Roche Lambert en Haute Saône. En Lorraine dans la région de Lunéville et Longuyon les hausses ou « rehausses » furent au début de leur utilisation placées sans exception au dessous de la ruche ; c’est du moins ce que l’on peut lire dans l’ouvrage « les abeilles la cire et le miel en Lorraine » de Pierre Boyé.

Enfin à Tamines et à Fosses la Ville, deux cités de l’ancienne principauté de Liège, on peut voir deux murs à abeilles.

Celui de Fosses se trouve dans le jardin d’une maison datée de 1697. Il se compose de deux niches, dont voici les dimensions : largeur : 22 à 25 cm ; hauteur : 44 cm ; profondeur : 23,5 et 24,5 cm.

Fosses La Ville
Fosses la Ville
Tamines
Tamines

A Tamines une seule niche subsiste dans un jardin qui possédait il y a quelques années une dizaine de niches sur le mur Est et le même nombre sur le mur Ouest. Des affaissements miniers ont provoqué un effondrement partiel des murs qui furent reconstruits ; mais les propriétaires ont tenus à garder une des niches comme témoin. En voici les dimensions : largeur 23 cm ; hauteur : 41 cm ; et profondeur 25 cm. Les briques sont ici comme à Fosses de dimension de celles faites entre le XV° et la fin du XVII° siècle. (21 x 10,5 x 5,25 cm pour Tamines et 21 x 10,5 x 6 cm pour Fosses)

Analyse :

  • L’hypothèse de « potales » destinées au Saint protecteur de la maison a été émise ; mais celles-ci se trouvent au dessus de la porte d’entrée ou de la porte de la grange.
  • Une autre hypothèse est la marque de propriété du mur. Ces marques de propriétés sont moins profondes (une demi brique soit plus ou moins 10 cm) et de hauteur inférieure.
  • La grandeur de ces niches semble trop petite pour pouvoir contenir des abeilles de façon permanente ? Au Royaume Uni l’IBRA (International Bee Research Association) a recensé un peu plus d’une vingtaine de murs à abeilles dont les niches ont des dimensions semblables. Tous ces murs datent du début du XVI° et XVII° siècle, les dimensions des ruches à l’époque étaient beaucoup plus petite que celles de nos ruches actuelles.

Tous ces vieux vestiges apicoles ont une unité : celle de faire partie de cette ancienne principauté, et d’avoir été bâti du temps de celle-ci. Ils font partie de notre patrimoine et à ce titre méritent connaissance et protection.

G. Roussel

Bibliographie :

  • Note historique sur la Ville de Fosse ; Charles Kairis 1858.
  • Les abeilles, la cire et le miel ; Pierre Boye 1906.
  • Les anciennes mesures liégeoises ; Pol de Brutne 1936.
  • Enquêtes du musée de la Vie Wallonne tomes IV et VI.
  • Armorial des Provinces et Communes de Belgique ; Max Servais : Edition du Crédit Communal.
  • Société Belge d’études Napoléoniennes ; Bulletin N° 36, mai 1961.
  • L’Apiculture à travers les âges ; Lucien Adam.
  • Le patrimoine Monumental de la Wallonie Editions Pierre Mardaga ; tomes 3 & 12.4.
  • Liège en gravures Ed. Gammart-Halbart 1979.
  • Les coteaux de la citadelle ; Les journées du patrimoine à Liège sept. 1993.
  • Des murs à abeilles en Belgique ? ; Gaby Roussel : actes du 4eme colloque sur l’Apiculture traditionnelle Fontan Juin 2000
  • Les étagères à abeilles ; Gaby Roussel :La Belgique Apicole septembre 2002.
  • Vestiges apicoles de l’ancienne principauté de Liège ; Gaby Roussel : Les Cahiers d’Apistoria N°4B session d’automne 2005.
  • The Archaeology of Beekeeping ; Eva Crane: Ed. Duckworth 1983.
  • The World history of Beekeeping and honey hunting ; Eva Crane :Ed. Duckworth 1999.
  • The Beeboles register ; IBRA 2007